Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

leboudoirdemadame

lieux, expositions, lectures, photos,traditions, cuisine,films ...un choix critique par une journaliste ..

leboudoirdemadame

Jean-Noel Fabiani et le marabout.....

Portrait JNB Marabout-copie-1  

Après le deuxième tome de Ces histoires insolites qui ont fait la médeçine paru en 2012 (Plon), le professeur Jean-Noel Fabiani,chef de service a l'hôpital européen Georges- Pompidou à Paris où il dirige le département de chirurgie cardio vasculaire vient de publier : Le chirurgien et le marabout( Plon):récit de ses débuts de médeçin humanitaire en Afrique d'où bien sûr des anecdotes parfois cocasses ne sont pas exclues! Rencontre avec un auteur très prolixe.

 

Années 70:en tant que jeune médecin fraîchement débarqué au Sahel,étiez-vous préparé au dénuement,à la détresse humaine ? Comment avez-vous vécu cette confrontation et vous êtes-vous adapté ? 
J’étais un jeune interne de hôpitaux de Paris avec une courte expérience dans le hôpitaux de la grande ceinture. Au moment où l’organisation humanitaire « Frères des hommes » me propose cette mission, je n’ai jamais mis les pieds en Afrique,je ne connais rien (ou presque)à la pathologie tropicale et je n’ai entrevu les marabouts et sorciers que par une lecture assidue de « Tintin au Congo ». Alors vous voyez comme j’étais bien préparé à ce qui m’attendait. Je ne dis pas que l’adaptation a été facile. Mais nécessité fait loi. Quand mon prédécesseur Paul me laisse seul il me confie un message : « laisse toi pénétrer par l’esprit de l’Afrique… » Cette phrase m’a porté tout au cours de ce séjour.

En héritant de ce service de chirurgie en pleine brousse, vous attendiez-vous « a devoir faire » avec Youssef le marabout et donc en plus "autorité" dans ce village de Fada N’ Gourma ?
Evidement  je ne pensais pas aux marabouts en arrivant dans le brousse. Mais je compris rapidement que Youssef avait vu tous les malades qui m’étaient confiés avant moi. Il conservait ceux auprès des quels il pouvait exercer son art avec brio et m’adressait ceux relevant de ma compétence avec un jugement assez sûr. Je voulus donc le rencontrer comme à Paris on rencontre un « correspondant » fidèle.Le voyage valait le détour !

Y a-t-il un souvenir, une anecdote qui dépeint de manière surprenante voir cocasse -le tragi comique n’est pas rare en Afrique-  l’association  apparemment anachronique entre médecin "blanc" et  marabout ?
Mon anesthésiste, Tenkodogo avait deux fils qui avaient atteint l’âge de la circoncision.
-Jamais je ne les confierai au marabout, il est ivre du matin au soir. C’est toi qui les opéreras et je les endormirai...
Je ne pouvais pas me défiler devant un tel appel. Certes, j’aurais pu dire que mon expérience des circoncisions était bien mince, que ce n’était pas franchement ma mission dans cet hôpital... Je jugeais (à tort!) qu’il fallait mieux ne pas insister et je me préparais à cette opération en révisant la technique dans les livres. Le jour venu,je réalisais cette intervention d’ailleurs assez correctement, en prenant garde par dessus tout à ne pas sacrifier trop de peau du prépuce de ces petits garçons. Tous les points furent faits au catgut fin, l’hémostase était excellente, Tenko et moi semblions satisfaits.
Le malheur voulut que dans les jours suivants un œdème assez spectaculaire déforma la verge des deux enfants en une espèce d’aubergine tropicale. Quelques points lâchèrent, la suture se mit à couler ; et sans parler véritablement d’infection, on put franchement évoquer un retard de cicatrisation. Quand on comparait l’aspect des zizis obtenu par Youssef, qui après avoir effectué la circoncision d’une lame très sure, stoppait l’hémorragie en enduisant la verge des enfants dans une sorte de goudron malodorant et rébarbatif, mes résultats semblaient dérisoires. Que contenait donc cette pommade africaine qui permettait d’arrêter l’hémorragie, hâtait la cicatrisation et empêchait l’infection ? Je ne le saurais jamais.
- C’est de l’esprit de terre, disait  doctement Youssef, en découvrant le blanc des yeux.J’étais bien avancé.
Tenkodogo ne me reparla jamais de cette mésaventure. On peut même penser qu’il me conserva sa confiance… J’appris plus tard qu’il disait dans le village, que ma technique de circoncision était certes plus délicate, mais qu’elle assurait une virilité éternelle à ceux qui enbénéficiaient.
Génie de l’Afrique pour ne pas perdre la face !
Je refusais pourtant de me livrer à nouveau à cette expérience, autant par nécessité que par amitié pour Youssef dont c’était à la fois la fonction et une source non négligeable de revenus…

Quels enseignements, leçons  avez-vous tiré de Youssef le marabout (et de l’ Afrique en général) ? Que vous a-t-il appris, légué en somme  ? Et êtes-vous retourné dans ce village de Fada N’ Gourma ?
J’ai gardé un grand respect pour la sagesse de Youssef, pour ses connaissances (tellement différentes des miennes) et pour sa gentillesse aussi quand il m’appelait « petit docteur ! »  Il m’a appris qu’il existe une autre médecine que la médecine occidentale et que sa connaissance nécessite plus que le simple apprentissage, qu’elle nécessite « l’initiation ». Et malgré ma bonne volonté je n’ai pas été suffisamment longtemps son élève pour m’en imprégner . Je ne suis pas retourné a Fada. Je le regrette. Un de mes jeunes élèves y est retourné récemment, d’après ce qu’il m’a raconté : rien n’a changé ou si peu…

Vos nombreuses activités vous laissent-elles encore le temps  d’être  partie prenante  dans ce combat  ?
En devenant chirurgien du cœur, j’ai décidé de ne plus exercer que ma spécialité. Ce qui m’a éloigné de la médecine de sauvetage qui était celle que j’exerçais encore dans les années 70. En revanche je me suis depuis rendu chaque année en Afrique (Egypte, Algérie, Sénégal), en Asie (Viet Nam et chine) ou en Amérique latine (Guatemala) pour opérer des enfants atteints de maladies cardiaques. Cette année je viens d’opérer à cœur ouvert le 3000 ème enfant de la Chaîne de l’Espoir dont je m’occupe avec Alain Deloche depuis sa création.

N’est-il pas évident  de la part de vos lecteurs de penser que  "Le Chirurgien et le marabout" puisse susciter des vocations sur le terrain ? On pense aussi à l’ouvrage  de Patrick Deville « Peste et Choléra  » relatant la quête d’Alexandre Yersin explorateur en blouse blanche parti au bout du monde  pour découvrir le bacille de la peste ?
Je suis persuadé depuis les débuts de médecin sans frontières dont je raconte les balbutiements dans mon livre que la « salle d’attente d’un médecin moderne doit être le monde entier ». je forme mes élèves pour qu’ils soient capables d’assurer cette mission. Le livre de Deville est un chef d’œuvre. Il mérite amplement le prix qu’il a reçu. Il nous fait vivre avec le fabuleux Yersin une grande aventure des temps modernes. Le style littéraire de Deville est envoûtant. Quel médecin n’aurait pas souhaité être capable d’écrire ce livre ?

Le chirurgien et le marabout, Jean-Noel Fabiani aux éditions Plon.
 
 
 



Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :