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leboudoirdemadame

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Un choix critique par Dominique Larue, journaliste ex Madame Figaro

Un Interview d'Irène Frain à propos de nouvel ouvrage : La fille à histoires ( éditions du Seuil )

Irène Frain  et la fille à histoires son nouvel ouvrage aux éditions du Seuil

Connaît-on vraiment ou plus modestement, soupçonne-t- on les déchirures affectives des êtres ou personnes qui nous entourent et que nous aimons ou apprécions ? Irène Frain que ses fidèles lecteurs suivent de roman en roman depuis Le Nabab  leur met cette fois ci "en main" un peu de l'histoire de sa vie  avec son nouvel ouvrage "La fille à histoires " sorti aux éditions du Seuil. Un peu de sa vie mais un peu qui a pesé lourd  puisque l'auteur lève le voile sur un pan douloureux de son enfance et de sa jeunesse : le désamour maternel. Un secret révélé pour une fille sans histoire mais à histoires  ! Rencontre avec Irène Frain .

Pourquoi avoir  attendu tant d’années pour écrire "La Fille à histoires" et ainsi révéler cette privation d’amour maternel ? 

Je ne voulais pas que ma mère soit accablée par ce que j’écrirais sur elle. Il fallait donc attendre qu’elle ne soit plus de ce monde.  Mon père, à qui je dois d’avoir survécu à ce manque d’amour, est mort six mois après elle. Cela s’est passé il y a onze ans. Le temps pour moi de parvenir à prendre du recul face à cette double, et rapide disparition.

Mais il y a eu un troisième événement. Mon père m’avait remis ses archives avant de mourir, la fameuse valise noire dont je parle au début du livre. Depuis toujours, je savais qu’elle recelait des secrets, des révélations déstabilisantes et cependant essentielles. J’avais longtemps tournicoté autour d’elle durant mon enfance et mon adolescence, quand elle était entreposée au grenier. Mais sans jamais oser l’ouvrir. C’était un objet tabou. Du coup, après la mort de mon père, il a fallu sept ans avant que je l’explore, et la survenue d’un incident violent dans ma vie. Ce fut le déclic, celui qui a donné naissance à mon livre «  Sorti de rien » , un texte consacré à l’extraordinaire destin de mon père. Grâce à ses carnets et  une lettre écrite bien avant ma naissance, j’ai alors saisi une partie du secret de famille qui s’attachait à moi. Mais une partie seulement. Il a fallu un autre déclic, deux ans plus tard, pour que je trouve la force d’affronter le reste de la vérité. Ce déclic fut une maladie rare, heureusement curable, qui m’a soudain révélé une fragilité physique ignorée. Ca m’a secouée et  je me suis dit: «  Explore tout, va jusqu’au bout de ce secret, même si ça te coûte. C’est maintenant ou jamais. 

 

Est-ce que Le Nabab, votre premier roman  qui se passe aux Indes ( plus 1,6 million d’exemplaires vendus ) a t-il été le plus sûr moyen de fuir cette « situation »  douloureuse ? 

L’écriture et l’imaginaire, en effet, furent le plus sûr moyen de fuir ce manque d’amour dont j’étais de plus en plus consciente pendant mon enfance et mon adolescence. Mais ils m'ont aussi structurée. A ceci près que j’ai eu de la chance, pour cette résilience! Mon père était très attentif, et très attaché à moi. En partie parce qu’il avait perçu l’hostilité de ma mère et qu’il voulait m’en protéger . Quand j’ai présenté des troubles, vers l’âge de cinq-six ans, fait des cauchemars, déclenché des maladies sans cause physique, etc, il a contraint ma mère à me conduire chez un pédiatre qui avait une solide expertise en psychologie infantile. 

Pour un homme comme mon père, un sorti de rien, autodidacte, assez démuni, et compte-tenu de l’époque et du lieu, les années 50 en Bretagne, ce fut une démarche tout à fait extraordinaire! Il a su faire le bon geste au bon moment. Avec l’aide de ce médecin, très rapidement, il m’a sauvée. 

Quant au Nabab, ce n’est pas son succès matériel qui a pansé mes plaies. Je n’ai pas considéré  que cette réussite allait tout arranger entre ma mère et moi: le manque d’amour est un puits sans fond. Et de fait, l’hostilité de ma mère et de ma famille s’est alors aggravé. Seul mon père a refusé de prendre part à cette curée ( on voulait m’interdire d’écrire, j’étais devenue le bouc émissaire de toutes les difficultés et échecs des uns et des autres.. ). La plupart du temps, du reste, ces agressions survenaient à son insu. 

Cependant, je pense que j’ai inconsciemment écrit Le Nabab pour conquérir l’amour de ma mère…D’où le souffle qui anime ce livre,  à présent un classique. Il se vend toujours, il n’a pas pris une ride. 

Il doit sa force, je pense, dans cette volonté éperdue d’atteindre ma mère. 

Et ce n’est pas un hasard. Le seul moment de fusion heureuse que nous ayons connu, elle et moi, durant mon enfance, est un après-midi où elle m’avait emmenée dans une exposition qui l’intriguait, sur la Compagnie des Indes — ma ville natale a été fondée au XVII ème siècle pour cette prestigieuse compagnie  de navigation et de commerce. C’est ainsi que, pour la première fois de ma vie, j’ai entendu parler de l’Inde et de la Chine. 

Je raconte cet épisode dans "La Fille à histoires", car il a déterminé toute ma vie.  Non seulement mon attrait pour l’Orient, mais aussi ma passion pour ses cultures, ses sagesses, son imaginaire.  Je raconte dans «  La Fille à histoires » ce moment unique  et  fondateur. Il m’a « orientée », dans tous les sens du terme. Ce jour-là, ma mère devint, à son insu, la mère de mes histoires.  Le paradoxe, c’est qu’avec Le Nabab, elle s’est sentie fière d’être ma mère, mais ne m’a pas davantage aimée. Bien au contraire puisqu’ensuite, elle a voulu m’interdire d’écrire.

 

Cette  privation d’amour vous a t elle  fortifiée  pour faire face à certains  coups du sort dont la vie ne nous prive pas ? Vous a t-elle blindée ou au contraire exposée davantage ?

Oui, elle a fait de moi quelqu’un qui sait traverser les épreuves. Mais comme je suis hypersensible, cela ne se fait pas sans mal. J’ajouterai un autre bémol: je suis souvent tombée sur les bonnes personnes au moment des épreuves. J’ai eu beaucoup de chance. Enfin la résilience ne se décrète pas. Il faut y mettre du sien. Vouloir à tout prix en sortir. Avoir de la vitalité et accepter de se faire aider quand ça ne va pas. L’ego est généralement un mauvais conseiller! 

 

Vous avez dit, un jour : « un livre peut transformer une vie » . Aujourd’hui avec "La fille à histoires ", cette phrase  s’applique t- elle à vous ?

Oui, absolument. "Alice au Pays des Merveilles", par exemple, découverte à huit ans, m’a confortée dans mon éblouissement face aux pouvoirs de l’imaginaire. Je me suis demandée: et si ce que j' imagine était plus vrai que le vrai? Je me suis aussi complètement identifiée à Alice. Comme elle, j’avais l’impression d'être égarée dans un univers injuste et sans queue ni tête. Cette identification m’a m’a considérablement aidée à me calfeutrer dans mon monde intérieur, et, ainsi bien mise à l’abri, à m’accommoder de  ma place marginale dans la famille. 

Puis, vers dix ans, j’ai découvert «  L’Odyssée" d’Homère. Là, je me suis mise à rêver du monde du dehors. C’était l’évasion au sens le plus fort du terme. Lui aussi, Ulysse, il luttait contre l’adversité et finissait par s’en sortir! Ses aventures m’ont d’autant plus fascinée que je vivais en Bretagne, tout au bord de la mer. Je connaissais bien les vents, les tempêtes, les bateaux…Et comme lui, je rêvais d’une île où je trouverais enfin paix et bonheur! 

 

Reste t-on toute sa vie une petite fille en manque d’amour maternel ? Seriez-vous devenue professeur de lettres, écrivain, journaliste …sans ce traumatisme ? 

Avec mes livres, et notamment «  La fille à histoires », j’ai réussi à faire de cette difficulté première ce que Boris Cyrulnik appelle un «  merveilleux malheur »!

L’écriture de ce livre, et son succès auprès des lecteurs, ont supprimé le terrible pincement au cœur que j’avais lorsqu’une de mes amies évoquait des gestes d’une mère aimante et l’immense sécurité qu’un tel amour avait pu leur donner. Donc oui, ce traumatisme a nourri ma soif d’autre chose, ma curiosité, ma vitalité. Mais encore une fois, j’ai eu beaucoup de chance. Ou alors, j’ai su la saisir, cette chance . Je savais que je n’avais pas droit à l’erreur. 

Enfin, comme l’a dit un jour le Dalaï-lama: «  Ton ennemi est ton meilleur professeur »…

 

On connaît votre amour des parfums. En clin d’oeil cette question : si vous deviez  en composer un qui restituerait cet «  anamour » que sentirait-il? Quels ingrédients choisiriez-vous pour le composer ?

Cette question est très pertinente. Pour oublier le manque d’affection que je ressentais si fort durant mon enfance, il m’arrivait souvent de descendre au jardin pour respirer mes fleurs préférées. Ainsi, je me suis grisée du parfum des œillets des poètes. Ou de l’odeur des jacinthe et des lys, selon la saison. En revanche,  l’odeur des chrysanthèmes et des asters, en automne, m’évoquait l’abandon, l’ « anamour » dont vous parlez. Je préfèrerais donc cent fois un parfum qui soit composé à base des essences qui me ravissaient. A supposer que ce soit possible techniquement! Propos recueillis par Dominique Larue

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